J'ai le goût de vous partager une trilogie que j'ai écrite il y a quelques années. Elle est composée de trois nouvelles et s'intitule Conversations orageuses. La voici.
Conversations orageuses
1 Conversation avant un orage
Début-juillet. Je suis en visite chez ma sœur Johanne, à Montréal. Elle vient de déménager et j'ai décidé d'aller lui donner un coup de main pour l'aménagement de son nouveau logement. On ne peut pas dire que j'aime tellement Montréal : c'est pas mal plus bruyant et plus chaud que Saint-Michel, dans Bellechasse, et je m'ennuie vite du bord du fleuve. Mais j'aime beaucoup ma sœur et j'avais hâte de voir son nouveau logement.
BRMmmmRRRmmmbrrmmm... Un lointain roulement de tambour éveille l'attention de Johanne :
« Eh, Martine, on dirait qu'il va y avoir
de l'orage!
– Ouais, j'ai entendu ça. Heureusement que
Nath n'est pas là.
– Elle a toujours aussi peur des orages?
– Toujours.
– Un peu le contraire de ton Minou, hein?
– Ha! Ha! Ça c'est vrai, mais ça ne veut pas
dire que... Écoute : faut que je te raconte ça. Mais ne lui en dit pas un
mot : il serait vraiment insulté!
– Je t'écoute.
– Au début de juin, on est allés faire des courses à Lévis et on a soupé aux P'tits Oignons. Après souper, on avait le goût de marcher et on a laissé l'auto sur la rue Marie-Rollet. Rendus proches du collège, Claude m'a demandé :
'' Martine, aurais-tu le goût qu'on aille jusqu'au cimetière?
– Jusqu'au cimetière? Pourquoi pas! Ça doit bien faire deux ans qu'on est allés rendre une petite visite à tes parents. ''
« Et on part vers le cimetière. Mais une fois rendus tout proche, on entend un coup de tonnerre, derrière nous. On se retourne, pour constater que le ciel, au-dessus de Québec, commence à être pas mal noir.
'' Mon Minou, on devrait peut-être retourner?
– Bien non, voyons : ça va passer à côté, au-dessus de Beauport.
– Es-tu sûr? Il me semble que...
– Sûr et certain! Et si jamais ça se rapprochait, on ira se réfugier à la pharmacie à côté.
– Pas sûre qu'on ait le temps de se réfugier à la pharmacie, moi!
– Oui oui : on aurait le temps. De toute façon, dans le cimetière, il y a une espèce de baldaquin qui recouvre un grand crucifix : si on est pris par l'orage, on va pouvoir aller s'abriter là.
– J'aime pas bien bien ça, moi!
– Fais moi confiance!''
– Oh, sapristi! J'ai comme l'impression qu'il
s'est gourré...
– Tu dis! On a eu juste le temps de courir se mettre à l'abri de son fameux baldaquin. C'était pas fantastique mais, au moins, ça nous protégeait juste correct.
'' C'est beau, hein, ma Minette?
– Je préférerais être ailleurs.
– Voyons! Il n'y a pas de danger : on est protégés de la foudre et on n'est presque pas mouillés. Et en plus l'orage est de toute beauté!
– Je n'ai pas peur et c'est beau, mais je préférerais quand m...
– MARTINE!
– Quoi? Qu'est-ce qu'il y a ???
– Une chauve-souris!
– Hein? Une chauve-souris? Où ça, une chauve-souris?
– Là, accrochée au plafond!
– Où ça? Ah! Je la vois. Plutôt mignonne, non?
– Mignonne? Tu sais que 2% des chauve-souris ont la rage, au Québec?
– Oui : c'est probablement la vingtième fois que tu m'en parles. Et après?
– Et après? Pas envie qu'elle me bave dessus. Viens: on s'en va.''
« Et il me tire par la manche pour
partir!
– En plein orage ???
– En plein orage! Tu penses que j'avais envie d'aller me faire tremper, moi? Pas pantoute!
'' Eh! Lâche-moi la manche : elle dort, ta chauve-souris.
– Oui, mais c'est déjà le soir : elle arrive à la fin de son cycle de sommeil et, de toute façon, l'orage va la réveiller.
– Mais où tu t'en vas, comme ça?
– Ici : je n'ai pas envie de me faire mordre par une chauve-souris enragée.
– Mais tu vas être tout trempe!
– M'en fout! Je préfère être tout trempe que me retrouver avec la rage.
– Et la foudre !?
– Je préfère mourir d'un orage que de la rage!
– Bien voyons donc, Claude! Ça n'a pas de bon sens, ton affaire! Reviens ici tout-de-suite!
– 'Bien voyons donc' pareil : pas question que je reste planté en-dessous d'une chauve-souris enragée. Martine, franchement, tu ne devrais pas rester là. ''
– Sapristi! Il capotait bien dur! Et... est-ce
qu'il est resté là tout l'orage?
– Tout l'orage.
– Mais il a dû attraper une grippe?
– Toute une, à part de ça. Une semaine au lit.
Et tu sais le pire?
– Quoi?
– En plus des médicaments contre la grippe, le
médecin a dû lui prescrire des calmants.
– Comment ça?
– Sa grippe a commencé par un mal de gorge : il était sûr d'avoir attrapé la rage! »
BRMMM! Plc!... Plc! Plc! Plplc! L'orage commence. Johanne est crampée de rire.
2 Conversation pendant un orage
Il y a à notre maison, à Saint-Michel, sur le bord du fleuve, une grande galerie couverte, assez large pour y mettre, si on voulait, une table à pique-nique. Un des avantages de cette galerie, c'est qu'on y est presque toujours à l'abri, même lorsqu'il pleut à boire debout avec du grand vent.
On est au mois d'août. Ce soir, Martine est allée chez sa sœur Nathalie, à Berthier-sur-Mer. J'en ai donc profité pour inviter mon voisin Jean-François, un militant espérantiste très... convaincu, à venir prendre un verre de vin sur la galerie, en regardant le fleuve. La journée a toutefois été chaude, lourde, humide et, en fin de compte, c'est plutôt un orage, qu'on regarde. Le spectacle est d'ailleurs magnifique : les éclairs sont nombreux, parcourant le ciel de leurs longues lézardes. Tantôt distants, ils laissent entendre, plusieurs secondes après leur disparition, un lointain roulement de tambour. Tantôt rapprochés, ils sont accompagnés d'un grand « crac » simultané, assourdissant.
« Claude, tu te rappelles de Marc
Routhier?
– Marc Routhier? Oui, je l'ai croisé à Québec,
la semaine dernière.
– Tu connais sa dernière théorie
mystico-scientifique?
– Il ne m'en a pas parlé : il était
pressé. Il se rendait, il me semble, à une réunion.
– Hé! Hé! Sans doute son club raffiné de
philosophes. Je l'ai vu, le mois dernier. Il m'a raconté que Dieu se sert des
orages pour communiquer avec l'humanité.
– Quoi? Dieu se sert des orages pour
communiquer avec l’humanité ???
– Oui. Selon Marc, si j'ai bien compris son
affaire, Dieu se servirait des orages pour nous parler.
– Bien voyons donc! Il est de plus en plus
capoté!
– Non, non! Très articulé, le bonhomme! Hé! Hé! Il prétend que... »
CRAC!
« Oh! Wow! Il était proche, celui-là!...
Continue ton histoire.
– Hé! Hé! Dieu vient de nous dire d'être
respectueux envers son Grand-Prêtre, si on ne veut pas qu'il nous fasse tomber
le ciel sur la tête. Je peux me resservir un verre de vin?
– Bien sûr!
– Dankon! Merci! La théorie de Marc,
c'est que Dieu a élaboré une sorte de code Morse et qu'il s'en sert pour
communiquer avec nous.
– Un code Morse?
– Oui : un code Morse. Je n'ai pas bien retenu toutes les subtilités de son système, mais il prétend que la durée qui sépare deux éclairs n'est pas anodine. Aucun rapport, prend-il la peine de préciser, entre le temps qui sépare un éclair du coup de tonnerre qui le suit :
'' Ça '', dit-il, '' c'est une simple question de vitesse du son. Ce dont je te parle, c'est bien de la durée qui sépare deux vrais éclairs. '
– Deux vrais éclairs? Il y en a donc des faux?
– Eh! Je ne fais que le citer, moi! Ne me demande pas de répondre à cette question là... Toujours est-il, selon lui, que la durée qui sépare '' deux vrais éclairs '' se divise en cinq catégories : la quasi-instantanéité, les temps brefs, les temps moyens, les longs et les très longs. »
Ici, un éclair illumine le ciel au dessus de l'Île-d'Orléans, mais sans coup de tonnerre.
« Et puis?
– Et puis? Sa théorie prétend que l'alternance des durées détermine une sorte d'alphabet. Il y aurait même de la ponctuation! Un temps bref suivi d'un long signifie la lettre ''M''. »
BRMMmmmRRmmm... Le dernier éclair devait être à plusieurs kilomètres d'ici.
« Pour tout, dire, il aurait réussi à
décortiquer presque tout l'alphabet. Lorsqu'on s'est parlé, il ne lui manquait
que les lettres W et X... et le point-virgule! La punkto-komo! Sankta
mizerikordo!
– J'imagine qu'en ce moment, avec le bel orage
qu'on a, il doit être en train de faire des analyses assez poussées. Est-ce
qu'il a réussi à décrypter un message de Dieu?
– Évidemment! Et même plusieurs, paraît-il.
– Et qu'est ce que ça disait?
– Il n'a pas voulu me le dire : il paraît
que le moment n'est pas encore venu. Il m'a simplement mentionné le mot ''
Kenya '', d'un air très mystérieux.
– '' Kenya ''? Il est toujours amoureux de sa
voisine africaine?
– Ah? Je ne savais pas qu'il était amoureux
d'une voisine africaine?
– Oui : une très belle femme et une
scientifique remarquable. Je l'ai rencontrée, l'année dernière, à un congrès.
Évidemment, elle ne veut rien savoir de lui.
– Hé! Hé!... Des messages de Dieu dans les orages! Kompatinda! Pauvre Marc : après tout, il n'est rien d'autre... »
Deux ou trois éclairs quasi-simultanés illuminent le visage de mon voisin. Une lueur malicieuse brille dans ses yeux, en même temps qu'il termine sa phrase :
« ... qu'un sympathique illuminé ! »
Illuminé? Mais qui donc, au juste, échappe entièrement à la poussée irrépressible de ses propres lubies ?
3 Conversation après un orage
Ce soir, il est tard, lorsque Martine arrive : minuit et demie.
« Salut Martine!
– Salut mon Minou!
– Vous avez eu une belle soirée?
– Bien... Nath a toujours aussi peur des
orages.
– Toujours autant?
– Bien oui... Veux-tu ce que je te compte ce
qui est arrivé?
– Envoye donc!
– Tu la connais. Quand il y a un orage, elle
devient d'abord nerveuse, puis, quand l'orage se rapproche, elle finit par ne
plus être capable de rien faire : elle s'assoit dans un coin, elle se
bouche les oreilles, et il n'y a plus rien d'autre à faire qu'attendre. Ce
soir, elle voulait qu'on fasse des tartes aux bleuets : une pour ce soir
et l'autre pour sa visite de demain midi. Elle attend des amis de Rimouski.
– Et puis?
– Ben, il y a eu un éclair qui est tombé juste
à côté de la maison. Elle a eu tellement peur, qu'elle est allée se réfugier
dans le sous-sol, toutes les lumières allumées, avec une couverte sur la tête,
pour voir le moins possible les éclairs.
– Oui, mais c'est pas la première fois que ça
lui arrive!
– Laisse-moi te conter la suite. Comme l'orage ne finissait pas, j'ai décidé de commencer les tartes...
'' Nath, où est la farine?... Nathalie! La farine?... NATHALIE!
– Quoi?
– La farine? Où est la farine?
– Dans le garde-manger, tablette du haut!
– Le sucre, lui?
– Sur... ''
« CRAC! À ce moment-là, il y a eu un autre éclair, juste à côté. Nath a fait un sapristi de saut :
'' AAAH!...
– LE SUCRE, SVP?
– Le sucre... sur le comptoir... J'ai peur, moi!!!
– Je le sais, que t'as peur! Quel pot, sur le comptoir, celui avec un couvercle de quelle couleur?
– Le rouge!... Arrête de me crier après : ça me rend nerveuse.
– Nathalie!
– Ah! Quoi encore?
– Le cacao, lui?
– Troisième tablette du... comment-ça le cacao? Pas besoin de cacao pour des tartes aux bleuets!
– J'ai décidé de faire des éclairs au chocolat, à la place!
– Ah! Toi! ''
– Ouais! Elle était vraiment tendue...
– Pas à peu près... D'ailleurs, ça me rappelle
quelqu'un, ça, en juin dernier, mais ça avait rapport avec des chauves-souris.
– Hum! Continue!
– Hi! Hi! Finalement, l'orage a été long comme ça se peut pas, mais il a fini par passer. Quand elle a été sûre que tout était bien fini, Nath a fini par remonter, l'air épuisé.
'' Excuse-moi. J'ai vraiment peur des orages, tu sais.
– Je sais. C'est pas grave. Les tartes sont prêtes. On va y goûter, avec une grosse boule de crème glacée. Tiens : je t'en sers un morceau... Voilà... Tu me diras si c'est b...
– Beuark!
– 'Beuark'? Comment, ça, 'beuark'?
– Mais elle est dégueulasse, ta tarte!
– Dégueulasse, ma tarte? Bien voyons! Comment ça, dégueulasse?
– Goûtes-y!
– Beuark!
– Bon! Je te le disais qu'elle est dégueulasse!
– Elle goûte le sel! Comment ça?
– Tu n'as pas mis du sel à la place du sucre, par hasard? Je t'avais dit le pot avec le couvercle bleu!
– Pas pantoute : tu m'as dit le rouge! ''
– Ah! Ah! C'est des choses qui arrivent! Ça
devait être vraiment dégueux! Est-ce que vous avez pu refaire une autre tarte
pour la visite de demain?
– Bien non : il ne restait plus de
bleuets.
– Dommage : c'est tellement bon, de la
tarte aux bleuets.
– Pas si dommage que ça, en fin de
compte : on a fait un autre dessert, et il est très réussi, celui-là.
– Quoi donc?
– Des éclairs au chocolat! »
© Sébastien Garant 2016
